Mercredi juillet 23rd 2014

Les Essais de Montaigne: Livre 3-chap.3

La librairie de Michel de Montaigne, c’est-à-dire sa bibliothèque est aménagée dans une tour de son château, à coté de la porte qui commande la grande cour. Elle peut être considérée comme le lieu symbolique de son art de vivre et de sa philosophie. Il s’agit en effet, d’un espace ouvert sur la nature, le monde, la culture (via son architecture et ses livres) ; mais il s’agit aussi d’un endroit de recueillement privilégié, un refuge ou Montaigne peut s’épanouir dans une retraite à la fois studieuse et plaisante.

Dans le troisième chapitre du livre III des Essais, Montaigne présente « les trois commerces » qui d’après lui, permettent de contribuer à l’épanouissement de la sagesse : le goût de la lecture et des livres, la conversation entre hommes cultivés et la fréquentation des femmes distinguées.

« La Librairie »

Michel de Montaigne, Essais, Extrait Livre III-3, « De trois commerces », 1580-1592

Chez moi, je me détourne1 un peu plus souvent à ma librairie, d’où tout d’une main je commande à mon ménage2. Je suis sur l’entrée et vois sous moi mon jardin, ma basse-cour, ma cour, et dans la plupart des membres3 de ma maison. Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues ; tantôt j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici.

Elle est au troisième étage d’une tour. Le premier, c’est ma chapelle, le second une chambre et sa suite, où je me couche souvent, pour être seul. Au-dessus, elle a une grande garde-robe. C’était au temps passé le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour. Je n’y suis jamais la nuit. A sa suite est un cabinet assez poli4 capable à recevoir du feu pour l’hiver, très plaisamment percé5. Et, si je ne craignais non plus le soin que la dépense, le soin qui me chasse de toute besogne, je pourrais facilement coudre à chaque côté une galerie de cent pas de long et douze de large, à plain-pied, ayant trouvé tous les murs montés pour un autre usage, à la hauteur qu’il me faut. Tout lieu retiré requiert un promenoir. Mes pensées dorment si je les assis. Mon esprit ne va, si les jambes ne l’agitent. Ceux qui étudient sans livre en sont tous là. La figure en6 est ronde et n’a de plat que ce qu’il faut à ma table et à mon siège, et vient m’offrant en se courbant, d’une vue, tous mes livres, rangés à cinq degrés7 tout à l’environ. Elle a trois vues de riche et libre prospect8, et seize pas de vide en diamètre. En hiver, j’y suis moins continuellement : car ma maison est juchée sur un tertre, comme dit son nom, et n’a point de pièce plus éventée que cette-ci, qui me plaît d’être un peu pénible et à l’écart, tant pour le fruit de l’exercice que pour reculer de moi la presse9. C’est là mon siège. J’essaie à m’en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale, et filiale, et civile. Partout ailleurs je n’ai qu’une autorité verbale, en essence confuse10. Misérable à mon gré, qui n’a chez soi où être à soi, où se faire particulièrement la cour, où se cacher ! L’ambition paie bien ses gens de les tenir toujours en montre11, comme la statue d’un marché : « Magna servitus est magna fortuna12. » Je n’ai rien jugé de si rude en l’austérité de vie que nos religieux affectent13, que ce que je vois en quelqu’une de leurs compagnies14, avoir pour règle une perpétuelle société15 de lieu et assistance nombreuse entre eux, en quelque action que ce soit. Et trouve aucunement plus supportable d’être toujours seul que ne le pouvoir jamais être.

Si quelqu’un me dit que c’est avilir les muses de s’en servir seulement de jouet et de passe-temps, il ne sait pas, comme moi, combien vaut le plaisir, le jeu et le passe-temps. A peine que je ne die toute autre fin être ridicule. Je vis du jour à la journée ; et, parlant en révérence16, ne vis que pour moi : mes desseins se terminent là. J’étudiai, jeune, pour l’ostentation ; depuis, un peu, pour m’assagir ; à cette heure, pour m’ébattre ; jamais pour le quest17.

1 : Retire / 2 : Maison, maisonnée / 3 : Parties / 4 : Elégant, confortable / 5 : Par une fenêtre / 6 : De la librairie / 7 : Sur cinq rayons / 8 : Perspective / 9 : La foule, les gens / 10 : Incertaine / 11 : En parade, en vue / 12 : « C’est une grande servitude qu’une grande destinée. », Sénèque / 13 : Recherchent, pratiquent / 14 : Leurs Ordres / 15 : Communauté / 16 : Sauf votre respect / 17 : Profit, gain

Voir aussi:

Les Essais de Montaigne : Avant-Propos

Les Essais de Montaigne: Livre I – Chap.26 « Former un homme »

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