Mardi juin 2nd 2020

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Les Essais de Montaigne: Extrait Livre I-Chap.28

A l’origine, Michel de Montaigne souhaitait, pour rendre hommage à son ami disparu, Etienne de la Boétie, publier le Discours de la servitude volontaire que celui-ci avait écrit à l’âge de 18 ans. Les Essais n’auraient été ainsi qu’une sorte de cadre destiné à mettre en valeur l’œuvre de celui qui appelait Montaigne son « intime frère et inviolable ami ». Cependant, le Discours de la servitude volontaire ayant été publié par les protestants, Michel de Montaigne renonce à son projet initial. A la place, il compose et installe en plein cœur du livre premier des Essais, un éloge de l’amitié, où revit le souvenir de l’homme et d’une relation humaine exemplaire.

« L’éloge de l’amitié »

Michel de Montaigne, Essais, Extrait Livre I – Chap.28, « De l’amitié », 1580-1592

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle1, elles se mêlent et se confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi. »2

Il y a, au-delà de tout mon discours3, et de ce que j’en puis dire particulièrement, ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union.

Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l’un de l’autre, qui faisaient en notre affection plus d’effort3, que ne porte la raison des rapports5, je crois par quelque ordonnance du ciel : nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés6 entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence7, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelque année, elle n’avait point à perdre temps, et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Cette-ci n’a point d’autre idée8 que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quinte essence9 de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence10 pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien ou mien.

1 : Son amitié avec Etienne de la Boétie / 2 : Formule célèbre rajouté en 1588 / 3 : Jugement / 4 : Effet / 5 : Que des propos rapportés ne devraient raisonnablement en faire / 6 : Liés / 7 : La rapidité de notre accord / 8 : Modèle / 9 : En alchimie, le plus subtil extrait d’un corps / 10 : Emulation

Voir aussi :

Les Essais de Montaigne: Livre I-Chap.26 « Former un homme »

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