Samedi août 8th 2020

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Les Essais de Montaigne: Livre I-chapitre.26

Michel de Montaigne ne pouvait manquer de s’intéresser dans ses Essais, à « l’institution », c’est-à-dire à l’éducation des enfants à laquelle il consacre un chapitre de son livre premier. Très libérales, ses méthodes et conceptions pédagogiques tracent un programme éducatif individuel qui va dans la plupart des cas à l’encontre de celui utilisé dans les collèges de l’époque. Pour former le futur gentilhomme, Montaigne met en avant la lecture, le développement de l’esprit critique, l’exercice physique, et les leçons des choses. Opposé aux apprentissages forcés, il prône une pédagogie où apprendre doit être synonyme de plaisir.

« Former un homme »

Michel de Montaigne, Essais, Extrait Livre I – 26, « De l’institution des enfants », 1580-1592

Comme les pas que nous employons à nous promener dans une galerie, quoi qu’il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas comme ceux que nous mettons à quelque chemin desseigné1, aussi notre leçon, se passant comme par rencontre2, sans obligation de temps et de lieu, et se mêlant à toutes nos actions, se coulera sans se faire sentir. Les jeux mêmes et les exercices seront une bonne partie de l’étude : la course, la lutte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bienséance extérieure, et l’entregent3, et la disposition de la personne, se façonne quant et quant4 l’âme. Ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps qu’on dresse : c’est un homme ; il n’en faut pas faire à deux5. Et, comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l’un sans l’autre, mais les conduire également, comme un couple de chevaux attelés à même timon6. Et, à l’ouïr, semble-t-il pas prêter plus de temps et de sollicitude aux exercices du corps, et estimer que l’esprit s’en exerce quant et quant4, et non au rebours.

Au demeurant, cette institution se doit conduire par une sévère douceur, non comme il se fait. Au lieu de convier les enfants aux lettres, on ne leur présente, à la vérité, que horreur et cruauté. Otez-moi la violence et la force : il n’est rien à mon avis qui abâtardisse7 et étourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le châtiment, ne l’y endurcissez pas. En durcissez-le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hasards qu’il faut mépriser ; ôtez-lui toute mollesse et délicatesse au vêtir et coucher, au manger et au boire ; accoutumez-le à tout. Que ce ne soit pas un beau garçon et dameret8, mais un garçon vert et vigoureux. Enfant, homme, vieil, j’ai toujours cru et jugé de même. Mais, entre autres choses, cette police9 de la plupart de nos collèges m’a toujours déplu. On eût failli à l’aventure10 moins dommageablement, s’inclinant vers l’indulgence. C’est une vraie geôle de jeunesse captive. On la rend débauchée, l’en punissant avant qu’elle le soit. Arrivez-y sur le point de leur office11, vous n’oyez que cris et d’enfants suppliciés, et de maîtres enivrés en leur colère. Quelle manière pour éveiller l’appétit envers leur leçon, à ces tendres âmes et craintives, de les y guider d’une trogne effroyable, les mains armées de fouets ? Inique et pernicieuse forme12. Joint ce que Quintilien13 en a très bien remarqué, que cette impérieuse autorité tire des suites périlleuses, et nommémment14 à notre façon de châtiment ! Combien leurs classes seraient plus décemment jonchées de fleurs et de feuilles que de tronçons d’osiers sanglants. J’y ferais pourtraire15 la joie, l’allégresse et Flora et les Grâces, comme fit en son école le philosophe Speusippus16. Où est leur profit, que ce fût aussi leur ébat. On doit ensucrer les viandes17 salubres à l’enfant, et enfieller18 celles qui lui sont nuisibles.

1 : Assigné / 2 : Par hasard / 3 : Comportement sociable / 4 : En même temps que / 5 : Traiter séparément / 6 : Pièce de bois à l’avant d’une charrue / 7 : Avilisse / 8 : efféminé / 9 : Gouvernement / 10 : Sans doute / 11 : Travail / 12 : Méthode / 13 : Auteur latin de l’institution Oratoire / 14 : Notamment / 15 : Peindre / 16 : Neveu de Platon / 17 : Nourritures / 18 : Rendre mauvaises, amères

Voir aussi:

Les Essais de Montaigne: Extrait Livre I-chap.28 « L’éloge de l’amitié »

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