Jeudi mai 23rd 2019

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Malherbe: Prière pour le roi allant en Limousin

Prière pour le roi allant en Limousin, François de Malherbe, 1605

En octobre 1605, le roi Henri IV part pour le Limousin à la tête d’une petite troupe armée, afin de réaffirmer l’autorité royale. En effet, certaines velléités nobiliaires engendrent quelques troubles pour la sécurité du royaume. De fait, Henri IV décide de présider les Grands jours (tribunal de justice extraordinaire pour juger les affaires criminelles) à Limoges. Pour célébrer l’évènement, il commanda une œuvre à François de Malherbe, qui vient de lui être présenté à la cour et qui deviendra son poète officiel. Ce fut l’occasion pour Malherbe de montrer pleinement la mesure de son talent. Malgré, les limites imposées par ce lyrisme de circonstance, celles-ci lui permettent cependant d’affirmer son idéal esthétique de sobriété et de clarté, accordé à l’idéal politique de la paix et de l’ordre dont il fait évidemment d’Henri IV le champion.

 

Prière pour le roi allant en Limousin, François de Malherbe, 1605

 

Ô Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées

Ont aux vaines1 fureurs les armes arrachées,

Et rangé l’insolence aux pieds de la raison,

Puisqu’à rien d’imparfait ta louange n’aspire,

Achève ton ouvrage au bien2 de cet empire,

Et nous rends l’embonpoint3 comme la guérison.

 

Nous sommes sous un roi si vaillant et si sage,

Et qui si dignement a fait l’apprentissage

De toutes les vertus propres à commander,

Qu’il semble que cet heur4 nous impose silence,

Et qu’assurés par lui de toute violence,

Nous n’ayons pas sujet de te rien demander.

 

Certes quiconque a vu pleuvoir dessus nos têtes

Les funestes éclats des plus grandes tempêtes

Qu’excitèrent jamais deux contraires partis5,

Et n’en voit aujourd’hui nulle marque paroître,

En ce miracle seul il peut assez connoître

Quelle force a la main qui nous a garantis.

 

Mais quoi? De quelque soin qu’incessamment il veille,

Quelque gloire qu’il ait à nulle autre pareille,

Et quelque excès d’amour qu’il porte à notre bien;

Comme échapperons-nous en des nuits si profondes,

Parmi tant de rochers que lui cachent les ondes,

Si ton entendement ne gouverne le sien?

 

Un malheur inconnu glisse parmi les hommes,

Qui les rend ennemis du repos où nous sommes;

La plupart de leurs vœux tendent au changement;

Et comme s’ils vivoient des misères publiques,

Pour les renouveler ils font tant de pratiques,

Que qui n’a point de peur n’a point de jugement.

En ce fâcheux état ce qui nous réconforte,

C’est que la bonne cause est toujours la plus forte,

Et qu’un bras si puissant t’ayant pour son appui,

Quand la rébellion plus qu’une hydre féconde

Auroit pour le combattre assemblé tout le monde,

Tout le monde assemblé s’enfuiroit devant lui.

 

Conforme donc, Seigneur, ta grâce à nos pensées,

Ote-nous ces objets qui des choses passées

Ramènent à nos yeux le triste souvenir;

Et comme sa valeur, maîtresse de l’orage,

A nous donner la paix a montré son courage,

Fais luire sa prudence à nous l’entretenir.

 

Il n’a point son espoir au nombre des armées,

Étant bien assuré que ces vaines fumées

N’ajoutent que de l’ombre à nos obscurités;

L’aide qu’il veut avoir, c’est que tu le conseilles;

Si tu le fais, Seigneur, il fera des merveilles,

Et vaincra nos souhaits par nos prospérités.

 

Les fuites des méchants, tant soient-elles secrètes,

Quand il les poursuivra n’auront point de cachettes;

Aux lieux les plus profonds ils seront éclairés;

Il verra sans effet leur honte se produire,

Et rendra les desseins qu’ils feront pour lui nuire

Aussitôt confondus comme délibérés.

 

La rigueur de ses lois, après tant de licence6,

Redonnera le cœur à la foible innocence,

Que dedans la misère on faisoit envieillir.

A ceux qui l’oppressoient, il ôtera l’audace;

Et sans distinction de richesse, ou de race,

Tous de peur de la peine auront peur de faillir.

 

La terreur de son nom rendra nos villes fortes,

On n’en gardera plus ni les murs ni les portes,

Les veilles7 cesseront aux sommets de nos tours :

Le fer mieux employé cultivera la terre,

Et le peuple qui tremble aux frayeurs de la guerre,

Si ce n’est pour danser n’orra8 plus de tambours.

 

Loin des mœurs de son siècle il bannira les vices,

L’oisive nonchalance, et les molles délices

Qui nous avaient portés jusqu’aux derniers hasards9 :

Les vertus reviendront de palmes couronnées,

Et ses justes faveurs aux mérites données

Feront ressusciter l’excellence des arts.

 

La foi de ses aïeux, ton amour, et ta crainte

Dont il porte dans l’âme une éternelle empreinte,

D’actes de piété ne pourront l’assouvir :

Il étendra ta gloire autant que sa puissance :

Et n’ayant rien si cher que ton obéissance,

Où tu le fais régner il te fera servir.

 

Tu nous rendras alors nos douces destinées :

Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années,

Qui pour les plus heureux n’ont produit que des pleurs :

Toute sorte de biens comblera nos familles,

La moisson de nos champs lassera10 les faucilles,

Et les fruits passeront la promesse des fleurs.

 

La fin de tant d’ennuis dont nous fûmes la proie,

Nous ravira les sens de merveille, et de joie ;

Et d’autant que le monde est ainsi composé,

Qu’une bonne fortune en craint une mauvaise,

Ton pouvoir absolu, pour conserver notre aise,

Conservera celui qui nous l’aura causé.

 

Quand un roi fainéant, la vergogne des princes,

Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces,

Entre les voluptés indignement s’endort,

Quoi que l’on dissimule on n’en fait point d’estime :

Et si la vérité se peut dire sans crime,

C’est avecque plaisir qu’on survit à sa mort.

 

Mais ce roi, des bons rois l’éternel exemplaire,

Qui de notre salut est l’ange tutélaire,

L’infaillible refuge, et l’assuré secours,

Son extrême douceur ayant dompté l’envie,

De quels jours assez longs peut-il borner sa vie,

Que notre affection ne les juge trop courts ?

 

Nous voyons les esprits nés à la tyrannie,

Ennuyés de couver leur cruelle manie,

Tourner tous leurs conseils à notre affliction :

Et lisons clairement dedans leur conscience,

Que s’ils tiennent la bride à leur impatience,

Nous n’en sommes tenus qu’à se protection.

 

Qu’il vive donc, Seigneur, et qu’il nous fasse vivre :

Que de toutes ces peurs nos âmes il délivre :

Et rendant l’univers de son heur4 étonné,

Ajoute chaque jour quelque nouvelle marque

Au nom qu’il s’est acquis du plus rare monarque,

Que ta bonté propice ait jamais couronné.

 

Cependant son Dauphin d’une vitesse prompte

Des ans de sa jeunesse accomplira le compte;

Et suivant de l’honneur les aimables appas,

De faits si renommés ourdira son histoire,

Que ceux qui dedans l’ombre éternellement noire

Ignorent le soleil, ne l’ignoreront pas.

 

Par sa fatale main qui vengera nos pertes,

L’Espagne pleurera ses provinces désertes,

Ses châteaux abattus, et ses camps déconfits.

Et si de nos discords l’infâme vitupère

A pu la dérober aux victoires du père,

Nous la verrons captive aux triomphes du fils.

 

Il est temps, ô grand Dieu, que les fléaux de ton ire

Lui fassent confesser qu’en vain elle désire

De voir le monde entier à son empire joint.

La paix en apparence a nos guerres bornées;

Mais puisque tous nos maux viennent de ces menées,

Nous pouvons nous aimer et ne la haïr point.

 

François de Malherbe,  1605

 

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