Jeudi juin 20th 2019

Catégories

Jean de la Bruyère: Les Caractères « De la mode », 24

La Bruyère dresse dans cet extrait des Caractères le portrait d’Onuphre. Celui-ci cherche à se trouver une place agréable au sein la société. Pour y arriver tous les moyens sont bons à tenter…même la dévotion. L’auteur essaye de mettre en exergue ceux qui « prospèrent à l’ombre de la dévotion », et les trop nombreux hypocrites qui essayent de feindre la « sainteté » pour obtenir les bienveillances des puissants comme des riches.

La Bruyère renouvelle ici, vingt ans après le scandale du Tartuffe de Molière, la satire en y apportant quelques retouches. L’auteur reproche en effet au personnage de la pièce de Molière d’être trop poussé et donc de manquer de cette subtile feinte qui s’avère selon lui, la particularité du faux dévot.

« Onuphre »

Jean de la Bruyère, Extrait Les Caractères, 24, « De la mode »,1688

Onuphre n’a pour tout lit qu’une housse de serge1 grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet ; de même il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d’une étoffe fort légère en été, et d’une autre fort moelleuse pendant l’hiver; il porte des chemises très déliées2, qu’il a un très grand soin de bien cacher. Il ne dit point : Ma haire et ma discipline, au contraire ; il passerait pour ce qu’il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu’il n’est pas, pour un homme dévot : il est vrai qu’il fait en sorte que l’on croit, sans qu’il le dise, qu’il porte une haire et qu’il se donne la discipline. Il y a quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment, ouvrez-les : c’est Le Combat spirituel, Le Chrétien intérieur, et L’Année sainte4 ; d’autres livres sont sous la clef. S’il marche par la ville, et qu’il découvre de loin un homme devant qui il est nécessaire qu’il soit dévot, les yeux baissés, la démarche lente et modeste, l’air recueilli lui sont familiers : il joue son rôle. S’il entre dans une église, il observe d’abord de qui il peut être vu ; et selon la découverte qu’il vient de faire, il se met à genoux et prie, ou il ne songe ni à se mettre à genoux ni à prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d’autorité qui le verra et qui peut l’entendre, non seulement il prie, mais il médite, il pousse des élans5 et des soupirs ; si l’homme de bien se retire, celui-ci, qui le voit partir, s’apaise et ne souffle pas. Il entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un endroit pour se recueillir, et où tout le monde voit qu’il s’humilie : s’il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont à la chapelle avec moins de silence que dans l’antichambre6, il fait plus de bruit qu’eux pour les faire taire ; il reprend sa méditation, qui est toujours la comparaison qu’il fait de ces personnes avec lui-même, et où il trouve son compte. Il évite une église déserte et solitaire, où il pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, vêpres7 et complies8, tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sût gré: il aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours9 ; on n’y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois jours dans toute l’année, où à propos de rien il jeûne ou fait abstinence ; mais à la fin de l’hiver il tousse, il a une mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre : il se fait prier, presser, quereller pour rompre le carême dès son commencement, et il en vient là par complaisance.

1 : Tissu léger en laine / 2 : Fines / 3 : Allusion au Tartuffe de Molière (III, 2) / 4 : Livres de piété / 5 : Soupirs assez bruyants / 6 : L’antichambre du Roi à Versailles / 7 : Office religieux de l’après midi / 8 : Office religieux du soir / 9 : Où il y a du monde

Reader Feedback

One Response to “Jean de la Bruyère: Les Caractères « De la mode », 24”

  1. coco dit :

    Un très beau texte

Réagir à cet article ?